Comment faire valoir la place du travailleur social lors de l’évaluation du fonctionnement social dans un contexte de travail interdisciplinaire?
Titre : Comment faire valoir la place du travailleur social lors de l’évaluation du fonctionnement social dans un contexte de travail interdisciplinaire?
INTRODUCTION
Je réalise présentement mon stage de formation pratique III au CLSC Hochelaga-Maisonneuve, dans le programme de suivi intensif dans le milieu (SIM), auprès des personnes ayant un trouble de santé mentale grave et complexe. Je suis la pivot de trois personnes et impliqué dans 10 dossiers. La particularité du SIM est de travailler en équipe interdisciplinaire avec la présence d’un psychiatre. Ainsi, les responsabilités sont partagées et les professionnelles agissent autour d’un plan d’intervention commun pour chaque usager. L’intervention vise le traitement, la réadaptation et le soutien dans la communauté. (Jackson et Lagacé, 2021) Ce présent travail vise à faire une critique de l’évaluation du fonctionnement social ainsi que ses retombées dans le contexte de travail interdisciplinaire du SIM.
SITUATION D’INTERVENTION
Un nouvel usager a été accepté dans le service du SIM depuis le début de mon entrée en stage de formation pratique II. Monsieur nous a été référé par un psychiatre, suite à son congé de l’hôpital. La première rencontre d’accueil a été réalisée par notre chef d’équipe ainsi que par la psychiatre du SIM. Dans le cadre de mon stage, il a été décidé que je devienne l’intervenante pivot de monsieur. Le pivot d’une personne accompagnée a comme responsabilité de bien connaitre la personne, de faire son plan d’intervention, de tenir les informations à jour dans son dossier afin d’assurer la continuité des interventions entre les professionnelles, de rapporter les informations pertinentes aux rencontres d’équipe interdisciplinaire et d’organiser les rencontres avec la mini-équipe pour les discussions de cas clinique. En amont au plan d’intervention par les forces, j’ai réalisé l’évaluation du fonctionnement social détaillé de monsieur, avec son consentement et sa collaboration. La visée de cette évaluation est d’analyser l’interaction des caractéristiques de la personne et celles de son environnement qui influence son fonctionnement social. (OTSTFCQ, 2011). À partir de la perception de monsieur sur son vécu, on met de l’avant l’impact des déterminants sociaux sur sa santé mentale. Cela nous permet de contextualiser les problématiques, de comprendre sa réalité de façon globale et de mettre la lumière sur les obstacles et les facilitateurs de son rétablissement. Cette évaluation permet au travailleur social de mettre en œuvre son jugement professionnel, par son analyse, ses hypothèses, son opinion professionnelle et ses recommandations. Cette évaluation m’a servi de guide dans la planification de mes actions, des stratégies d’interventions et du plan d’Intervention (ibid).
CRITIQUE DE L’ÉVALUATION DU FONCTIONNEMENT SOCIAL
La première critique visera le contexte interdisciplinaire et la logique médicale dans laquelle l’évaluation du fonctionnement social est réalisée au SIM. Comme nous travaillons en équipe interdisciplinaire, la personne accompagnée se fait évaluer par différents professionnels. Cela engendre la concurrence dans les évaluations professionnelles. (OTSTFCQ, 2018) La première évaluation que la personne reçoit est celle de l’examen psychiatrique lors de son accueil. Cet examen est considéré comme le point de départ pour l’équipe, car la psychiatre se positionne en haut de la hiérarchie des professionnelles. Lors de mon évaluation du fonctionnement social, je dois faire la lecture de ce dossier et en tenir compte dans ma rédaction. Cela a pour enjeux de teinter notre vision de la situation à partir de la lunette médicale. Les diagnostics peuvent avoir des effets néfastes sur les personnes et la société, car ils ont tendance à individualiser et médicamentaliser les problèmes sociaux. (Morin et Clément, 2019) À cet égard, lors de la rédaction de mon évaluation du fonctionnement social, ma superviseure m’a nommé qu’au SIM, les travailleurs sociaux mettent davantage d’élément dans la section caractéristique de la personne et peu dans la section environnement, car dans la majorité des cas les personnes sont très isolées et peu d’éléments sont à inscrire. Lors de mon analyse, j’ai inscrit les impacts de certains déterminants de la santé sur la santé mentale de la personne. J’ai reçu comme critique, que cela ne faisait que rallonger mon évaluation et qu’il fallait s’assurer que les collègues puissent avoir envie de le lire. La limite de cette approche plus individualisante est de tomber dans le piège de ne plus voir la personne dans sa globalité et sa complexité, de la réduire à son diagnostic et de ne pas considérer l’impact structurel sur le fonctionnement de l’individu (Morin et Clément, 2019). De plus, comme nos évaluations du fonctionnement social sont teintées du monde médical on peut se référer à la critique que fait Masson (2012) des modèles d’évaluations interrogatives et protocolaires inscrites dans la culture positiviste et la logique médicale. (Masson, 2012) l’évaluation orientée vers la logique médicale est ancrée dans les valeurs individualistes et néolibérales. Ainsi, on considère que la personne se retrouve à être la seule responsable de ses souffrances, de ses problèmes et de son mieux-être et doit être capable de se gérer elle-même pour ne pas empêtrer sur le bien-être de la société ou la mettre en danger (ibid). À partir de cette logique, notre opinion et recommandation dans l’évaluation du fonctionnement social au SIM se retrouve souvent à être inscrit dans la gestion du risque et à planifier des actions pour les éviter. (ibid) Par exemple, on met de l’avant l’éducation et la prévention de monsieur face à son diagnostic et l’observance à son traitement pharmacologique afin de prévenir le risque qu’il arrête sa médication et retourne à l’hôpital. L’enjeu est que notre responsabilité professionnelle sert à prévenir des risques plus que parfois d’être dirigés vers les réels besoins des personnes accompagnées. (ibid)
Maintenant une critique sera faite sur le déroulement des entrevues avec monsieur X lors de l’évaluation du fonctionnement social. L’approche que j’ai utilisée lors de mon évaluation du fonctionnement social est celle de l’approche narrative. Celle-ci est ancrée dans le paradigme du constructivisme social. (Gusew, 2017) Cette théorie soutient que toute réalité et problème social est une construction sociale, donc le produit d’activités définitionnelles d’individus ou de groupes, dans un contexte historique, culturel et institutionnel donné (Dorvil, 2013). Afin de connaitre les réalités de monsieur face à son histoire je me suis intéressée à ses propres représentations et sens qu’il donnait à ses expériences et son vécu (Gusew, 2017). Cette approche m’a permis de comprendre, à partir de sa propre subjectivité, que selon sa réalité, il ne se considère pas malade et que, son vécu, perçu comme psychotique par les occidentaux, est relié à une question de spiritualité dans sa culture. La limite de cette approche avec monsieur X est que je n’ai pas pu externaliser le problème de monsieur en l’aidant à trouver une histoire alternative plus satisfaisante pour lui (Grégoire, 2008). Selon lui il n’a pas de problème donc il n’a pas d’histoire alternative à trouver. Je ne me sens pas à l’aise non plus d’imposer à monsieur notre cadre de référence face à la santé mentale quand cela ne fait pas de sens pour lui. Étant donné que Monsieur X vient d’une culture différente de mon cadre de référence et que ceux-ci peuvent être en conflit avec ceux de monsieur, il serait avantageux d’utiliser l’approche interculturelle, dans le but de tendre le plus possible vers une relation égalitaire (Rachédi et Taïbi, 2019). Comme monsieur explique sa schizophrénie par une réalité culturellement normale, il est dans mon intérêt comme intervenante, lors de mon évaluation du fonctionnement social de me référer aux processus d’intervention de cette approche, soit le temps de la décentration, le temps de la compréhension du système de l’autre et le temps de la négociation ou de la médiation. (ibid) La décentration me permettra de prendre conscience de mon cadre de référence et d’observer les réalités qui entourent monsieur X. On peut utiliser la méthode du choc culturel pour se décentrer afin de mettre en évidence les valeurs qui entrent en tension. Cela permet de mettre une distance avec nos valeurs, idéologies, préjugés, stéréotypes… qui vont interférer avec l’intervention (ibid). Lors de la compréhension du système de l’autre, je cherche à entrer dans le monde de monsieur X à partir de ses yeux sur la réalité, être attentif à ses représentations et ses valeurs culturelles. (ibid) La négociation cherche à trouver un terrain d’entente entre le conflit de valeur et d’arrivée à un accord en respectant la personne, l’intervenant, le mandat de l’institution et la société d’accueil. (ibid) Cette approche aurait selon moi des retombées positives dans la suite du suivi, tels qu’une plus grande collaboration, permettre de trouver un sens au suivi pour monsieur en respectant ses valeurs et réduire notre position asymétrique avec monsieur face à notre vision médicale de la santé mentale.
CONCLUSION
Somme toute il aura été question de la critique de l’évaluation du fonctionnement social dans le contexte interdisciplinaire du SIM. À cet égard on peut se questionner à savoir comment faire notre place et faire reconnaitre notre expertise dans une équipe interdisciplinaire en santé mentale alors que le discours médical domine? De plus, la critique de l’approche narrative utilisée dans l’évaluation du fonctionnement social de monsieur X a été abordée. Dans le contexte où les perceptions de monsieur face à son problème de santé mentale divergent de notre cadre de référence il serait appropriée de s’ouvrir à sa vision du monde pour ne pas renforcer les rapports de pouvoirs. Pour se faire, l’approche interculturelle a été proposée. Peut-être pourrions-nous aussi nous enligner vers l’approche anti-oppressive, afin de nous attaquer aux causes structurelles qui maintiennent monsieur dans sa situation tels que les préjugés, les stéréotypes, l’ethnocentrisme …
BIBLIOGRAPHIE COMMENTÉE
Dorvil ,H.(2013 ). Chicago, l’école des problèmes sociaux d’hier à aujourd’hui. Qu’est-ce qu’un problème social aujourd’hui repenser la non-conformité, Otero, M. et Roy, S. Presses de l’Université du Québec.
(Ce texte m’aide à bien cerner la théorie constructiviste qui est à la base de l’approche narrative. Me sera utile pour discuter de l’approche utilisée lors de mon évaluation.)
Grégoire, A. (2008). L’approche narrative : la narration au cœur des systèmes humains. L’approche systémique en santé mentale, (p.179-203). Landry Balas, L. Presses de l’Université de Montréal. Récupéré de
(Ce chapitre m’a permis de mettre la lumière sur les limites de cette approche auprès de ma personne accompagnée.)
Gusew (2017). L’utilisation de l’approche narrative dans l’intervention individuelle en travail social. Dans Turcotte et Deslauriers, Méthodologie de l’intervention sociale personnelle. (p.299-249).Québec, Presse de l’Université Laval.
(Ce chapitre m’a servie de référence pour une bonne compréhension de l’approche narrative ancrée dans la théorie constructiviste, sur laquelle je me suis penché pour faire mon évaluation.)
Jackson, O. et lagacé, G. (2021). Suivi intensif dans le milieu. Santé et Services Sociaux du Québec.
(Référence pour expliquer le mandat du SIM)
Masson (2012). Évaluations psychosociales : culture du positivisme et enjeux éthiques. Nouvelle pratiques sociales, volume 25, numéro 1, autonme 2012, p.224-242. Récuéré de
(Cet article m’a permis d’avoir un regard critique, de façon plus globale sur l’acte d’évaluer.)
Morin, M., & Clément, M. (2019). Le poids des mots dans le domaine de la santé mentale : des repères pour une pratique réflexive en travail social. In Morin M., Bergeron-Leclerc C., Dallaire B., & Cormier C. (Eds.), La pratique du travail social en santé mentale: Apprendre, comprendre, s'engager (pp. 33-60). Québec: Presses de l'Université du Québec . Récupéré de https://www-jstor-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/stable/j.ctvjk2vfh.10?seq=1#metadata_info_tab_contents
(Ce chapitre ma été utile pour avoir un regard critique sur la vision dominante médicale sur les problèmes de santé mentale)
OTSTCFQ (2011). Cadre de référence. L’évaluation du fonctionnement social. Montréal : OTSTCFQ. Récupéré de https://www1.otstcfq.org/wp-content/uploads/2016/09/cadre-reference-evaluation-fonctionnement-social.pdf
(Ce document m’a permis d’expliquer les visées de l’évaluation du fonctionnement social dans mon processus d’intervention)
OTSTCFQ (2018). L’évaluation du fonctionnement social et le plan d’intervention en contexte de collaboration professionnelle ou d’utilisation d’outils d’évaluation. Récupéré de https://www1.otstcfq.org/wp-content/uploads/2018/08/l_evaluation_du_fonctionnement_social_et_le_plan_d_intervention.pdf
(Cet avis m’a permis de comprendre les effets de l’évaluation du fonctionnement social en contexte de pratique interdisciplinaire, comme dans mon milieu)
Rachédi. L. et Taïbi , B. (2019). L’intervention interculturelle .3e édition, Chenelière éducation, Québec.
(Ce livre m’a permis d’avoir une lunette critique sur l’approche interculturelle est ses avantages en intervention auprès de personne qui sont d’une autre culture de la nôtre. Utiliser pour mettre en tension avec l’approche narrative)
Tout d'abord, je tiens à souligner que ton écriture est fluide et que cela rend la lecture de ton billet facile. Ton texte est aussi bien structuré; on s'y retrouve aisément. J'apprécie retrouver dans ton analyse critique des éléments qui ont été abordés lors du séminaire où tu présentais la situation de cet homme. Cela démontre l'importance que tu as accordé à l'exercice et ses retombées. En terminant, je trouve intéressant que tu sois en mesure de remettre en question autant la place des discours dominants du contexte organisationnel que ton choix d'approche sur les retombées de ton EFS.
RépondreSupprimer